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Incursion dans la vie des femmes des bidonvilles de Manille

« Une fois, alors que je m’occupais de notre magasin de sari-sari, Mario est entré pour acheter des cigarettes.

-Est-ce que ton père est là? m’a-t-il demandé.

Il dort.

Il m’a dit que je devais aller chez lui […] Aussitôt entrée, il a verrouillé la porte et il a brandi un couteau dans ma direction. Il a menacé de nous tuer, ma famille et moi, si je le dénonçais. Ensuite, il m’a violée.

[…] J’ai décidé de me faire avorter. À ce moment-là, me disais-je, je ne voulais pas de tout cela. » *

J’ai lu cette histoire lors de ma deuxième journée aux Philippines.

Au début, il est facile de croire que ces histoires sont isolées, épreuves difficiles dans la vie de quelques femmes malchanceuses; cependant, au cours du dernier mois que j’ai passé ici, elles n’ont fait que s’accumuler; je les ai lues, écoutées raconter.

Jeune fille abusée par un camarade de classe un soir, alors qu’ils fêtaient leur graduation. Mères de familles nombreuses qui ne peuvent nourrir un enfant de plus, souvent aux prises avec des maris sans emploi, ou violents. Femmes qui tombent enceintes d’une aventure.

Ce qu’elles ont en commun? Elles ont toutes eu recours à des avortements clandestins, dans des conditions dangereuses, puisqu’aux Philippines, les avortements sont interdits dans tous les cas, viols, conditions socioéconomiques difficiles, risques pour la santé de la mère. Elles ont aussi toutes été en contact de près ou de loin avec l’ONG avec laquelle j’effectue mon stage, Likhaan, qui offre des services en matière de planning familial et de santé reproductive dans les bidonvilles de Manille.

Je travaille sur un projet de recherche spécifique, les grossesses non désirées chez les adolescentes, qui sera utilisé à la fois pour rédiger des brochures de sensibilisation et pour formuler des recommandations auprès des politiciens locaux et nationaux. Mon stage s’est avéré être, jusqu’à maintenant, un mélange de séjours dans les bidonvilles, que nous appelons communautés, pour visiter les cliniques de Likhaan et rencontrer leurs leaders dans les communautés, et de recherches plus théoriques au bureau de Quezon City.

Likhaan, en plus de travailler dans les communautés au jour le jour, opère aussi auprès des politiciens, particulièrement auprès du DoH (Department of Health) et du congrès. Cet accès aux coulisses du lobbying politique s’est avéré très intéressant; jusqu’à maintenant, nous avons organisé deux colloques réunissant médecins, représentants des ONG et des organisations internationales, professeurs d’université, qui ont été à la fois enrichissants de par leurs discussions et de par l’élaboration de stratégies politiques pour influencer le pouvoir.

Ce qui m’impressionne le plus à travers tout cela, c’est la façon dont Likhaan réussit à faire une différence énorme au niveau local, dans la vie des femmes des communautés, tout en ayant aussi un certain impact politique. Dans les communautés, l’ONG distribue des contraceptifs, gratuitement la plupart du temps, afin d’aider les femmes à avoir un contrôle sur leurs conditions de vie et le nombre d’enfants qu’elles ont.

Lors d’une journée où nous nous étions déplacés pour offrir nos services à une communauté près d’un port de Manille, j’ai vu plus d’une centaine de femmes venir chercher pilules et condoms, se faire vacciner, un bébé dans les bras, quelques enfants derrière eux, sourire aux lèvres, reconnaissant les infirmières et les bénévoles de Likhaan.

Ce ne sont que quelques communautés, dans une ville de peut-être douze millions d’habitants, mais si quelques milliers de femmes vivent mieux grâce à eux, c’est tout de même une différence énorme. Et pendant ce temps, ils continuent de tenter d’influencer le gouvernement, lui qui, ne serait-ce de l’Église catholique ou de son manque de budget, pourrait faire une différence pour toute la population.

« Avant mon avortement, j’allais à la messe, raconte l’une des femmes interviewées par Likhaan. Je priais : s’il-vous-plaît, envoyez-moi un signe si je ne devrais pas le faire… J’en ai conclu que dieu n’est qu’une création de notre imagination. J’ai arrêté de croire depuis. J’ai aussi arrêté d’aller à la messe.

Dernièrement, par contre, je commence à comprendre ce qui est arrivé. Les gens de l’organisation non gouvernementale m’ont parlé… Ils m’aident beaucoup. » *

* Les deux extraits sont tirés de « Rated R : Stories of Abortion, Risk and Restoration », publié par Likhaan en 2009. Les traductions françaises sont de moi.

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